Chapitre 1 | Chronique d’une dépressive réincarnée
Elle se nommait Rose Rosso.C’était une musicienne dépressive trentenaire de deux mètre dix, récemment déclarée inapte au travail. Ce jour-là, Rose se morfondait sur son lit, quand son corps se transforma en celui d’une nouvelle-née. Pas de mort, pas de sommeil profond.Et pourtant, cette malheureuse renaquit.Et l’expérience fut aussi soudaine qu’atroce. Il fut brutal de…
Elle se nommait Rose Rosso.
C’était une musicienne dépressive trentenaire de deux mètre dix, récemment déclarée inapte au travail. Ce jour-là, Rose se morfondait sur son lit, quand son corps se transforma en celui d’une nouvelle-née. Pas de mort, pas de sommeil profond.
Et pourtant, cette malheureuse renaquit.
Et l’expérience fut aussi soudaine qu’atroce. Il fut brutal de passer de la lumière orange et forte de sa chambre de Lyon au blanc aveuglant scialytique d’un bloc opératoire inadapté à une salle d’accouchement, la cacophonie ambiante, les odeurs de sang et de ce désinfectant si particulier, si caractéristique des hôpitaux.
Ces nouvelles sensations l’inondèrent-elles en même temps qu’elle souleva ses paupières ?
Peut-être, mais son cerveau refusa d’affronter la réalité. A aucun moment le nourrissonne n’hurla ou pleura ; le choc paralysait ses pensées. La nouvelle-née l’ignorait, mais elle se trouvait dans une salle d’accouchement trente mètres carrés, à Vil, un village près de Perpignan. Autour de son corps, des médecins s’attelaient à sauver sa mère de la mort. Quant à son enfant prématuré, moins populaire, un seul médecin aux cheveux blond emmêlés, s’attelait à la maintenir en vie.
La prématurée ignorait qu’on la touchait. Les nourrissons naissaient avec une peau à vif et une forte myopie qui s’améliorait avec le temps. Elle devra attendre ses deux ans pour que sa vue lui revienne complètement, en plus colorée. Quant à son sens du touché, il s’habituerait aux courants d’airs. Son sens de l’odorat, lui, était intact.
Cette incapacité à reconnaître son environnement fut un îlot dans un océan de misère. Aurait-elle su, sa détresse aurait été encore plus grande : Rose, une adulte de trente ans, nue devant des pairs. Les excréments sur sa peau car bon nombre déféquaient accidentellement pendant l’accouchement.
On la nettoyait. La main des médecins, géante. Aussi géante que son torse. La sensation la terrorisait. La texture était en latex, que la réincarnée reconnaissait. Elle sentait les doigts, reconnaissait la sensation d’un tissu, la manche du médecin sur son ventre. Celui d’une serviette. Le léger vent alors qu’on la déplaçait.
Sauf que les proportions étaient trop grandes.
Notre protagoniste reconnu la sensation familière du tube en silicone dans son œsophage.
Une intubation d’urgence.
L’habituée des hôpitaux dans son ancienne vie perdit connaissance avant que l’oxygène fasse effet. Ses organes n’étaient pas formés.
A son réveil, l’ancienne adulte était dans une couveuse. Rose se rendit compte qu’elle avait eu froid auparavant. Une infirmière l’avait nettoyée et placée dans un cube en plastique pour enfant prématurés de deux-cent grammes. Les médecins l’avaient ré-entubée, cette fois par le nez, d’où passait de l’oxygène. D’autres câbles avaient fusionné avec son corps.
Et puis, l’attente.
Le premier jour, la prématurée était plongée dans la torpeur. La musicienne entendait parfois une infirmière discuter, en français, avec les nouveau-nés. Comme elle s’adressait aux enfants avec une voix suraiguë, l’adulte se figeait et paniquait. Et puis, dans les conversations plus sérieuses, avec le médecin, la nouvelle-née su qu’elle était une patiente en mauvaise état.
Malheureusement, l’ancienne adulte ne comprenait toujours pas son nouveau statut, et ce, malgré son amour profond pour les fictions du genre. Confortablement installée dans mon fauteuil chez elle, la nouvelle-née n’aurait pas eu ce problème. Pire encore, la lectrice se serait traitée d’imbécile.
Maintenant, Rose comprenait ce que l’idiot du village ressentait.
Terreur.
On la désignait clairement comme une enfant, mais la malheureuse essayait désespérément de se rassurer, car un accident, c’était terrible, mais sa vie n’en serait pas changée négativement à jamais. Même la folie, dans le sens de croire en quelque chose qui n’existait pas, était bien plus plausible qu’une réincarnation.
L’esprit de Rose était à des kilomètres d’une histoire bancale. Il était persuadé d’avoir été victime d’un terrible accident. Son monde s’était effondré, et c’était la fin. Bien que l’idée d’une réincarnation soit plus alléchante, il était plus probable qu’elle soit malade.
C’était difficile de retranscrire l’effet qu’eût cet évènement. Peut-être que ç’aurait été différent dans d’autres circonstances, ou pour d’autres personnes. L’adulte rajeunie de force, avec son ancien corps, aurait sans doute été heureuse de découvrir un nouveau monde. C’était amusant, et elle en rêvé comme n’importe quel autre fan de réincarnation.
Cependant, sa renaissance avait tout pris.
Les heures qui suivirent fut d’autant plus dures que son état stagnait. La ‘malade’ avait peur.
Ais-je perdu mes facultés ? Naître sans vue est une chose, perdre tous mes hobbies en relation avec ma vue en est une autre. Je veux encore lire des romans, des mangas. Je veux pouvoir me déplacer, ne pas être coincée dans mon corps, ne pas être maltraitée dans le social.
Le second jour, on nettoya sa cage en plastique, avant de la laver en lui parlant de cette voix horrible. On l’appela par son prénom. Ici aussi, elle s’appellerait Rose Rosso.
La nouvelle-née s’aperçu qu’elle était constamment repus sans manger. En outre, ses dents avaient disparu, et la sensation la perturba profondément. Voyez-vous, de son point de vue, la miraculée s’était réveillée aveugle, édentée et maintenue en vie par une machine l’aidait à respirer et se nourrir. C’était la sensation qu’elle en avait.
Le troisième jour, une routine commença à s’installer. Le monde continua de tourner.
Et puis, petit à petit, un sauveur inattendu s’installa. En effet, sa vie devint peu à peu répétitive, ennuyante. Elle restait misérable, certes, mais sans aucune majeure nouveauté.
Alors, après trois semaines, ses apnées, son apathie, son manque de sommeil, son refus de manger furent peu à peu balayés par les gestes répétitifs de ses geôliers involontaires. Son esprit ne se détendit peu à peu, légèrement, jamais totalement.
Étonnement, le contact humain la rassurait grandement.
S’il y a un problème, ils sont qualifiés pour t’aider. Je ne peux que prier.
L’ancienne adulte levait mon bras à intraveineuse, et l’infirmière de service avait fini par comprendre. Rose attendait jusqu’à ce qu’une main gantée entrât par les trous de la couveuse et passaient au-dessus de son corps.
La main en latex accédait peut-être à ses demandes car elle trouvait ça mignon. L’infirmière lui parlait souvent. Elle lui racontait les plus gros potins du service tout en tricotant des bonnets — comment avait-elle le temps de coudre ?
Cette commère lui apparaissait si floue qu’elle ne la reconnaissait qu’avec ses pas.
Et pourtant, sa présence l’apaisait grandement.
Peu à peu, son état s’améliora.
Alors la peur avait laissé place à l’ennui. La confusion à l’acceptation.
A la fin du second mois, Rose s’occupait avec de petites histoires, ou alors elle composait mentalement des musiques. C’était un héritage de sa vie passé, qui avait échoué à entrer dans le conservatoire.
L’ancienne musicienne fredonna une fois une chanson en présence de l’infirmière. Sa voix était complètement différente, mais la chanteuse choqua son assistance. C’était la première fois que la réincarnée émettait un son. Un faible son, car la nouvelle-née ne maîtrisai pas mon nouveau corps.
L’ancienne adulte commencé à le réapprendre, avec plus ou moins de résultats. Avec ses appendices, la pauvre se tâtai et se sentait. Ce fut un exercice horrible psychologiquement. Ça lui rappelait sa nouvelle condition. Quand ses petites mains effleuraient ses pieds potelés aux orteils minuscules, la panique emballait son cœur, et tendait ses muscles, tandis que la honte de se sentir ainsi balayait toute pensée cohérente. Parfois, l’enfant n’arrivai pas à rouvrir ses doigts et restait coincée dans une position inconfortable.
Au bout d’un moment, cependant, Rose comprit.
Mon ancien corps n’est plus là.
Il était devenu un membre fantôme. Malheureusement, même consciente de ce fait, chaque session la laissait épuisée et dans un état de détresse profond. C’était dur à encaisser.
A ça s’ajoutait des « particularités » de ce monde.
Rose ignorait comment ces extra membres se nommaient. L’adulte rajeunie les surnommai donc : les fils (ou de tuyaux à brume) et le « gaz ».
En effet, sous sa peau, d’étranges… fils s’entremêlaient. Au début, malgré ses doutes, elle avait pensé à une intraveineuse, mais l’absence de la douleur la déroutait.
Comment expliquer l’existence de ces conduits froid, d’où ruisselait une sorte de brume épaisse bien chaude, presque liquide ?
Ces fils se développaient en la réincarnée. Elle les sentait grandir comme des vers géants, et la sensation était détestable. Souvent, ils réagissaient à quelque chose. Dans ces moments, les fils bougeaient. Parfois, ils se tordaient douloureusement. Le liquide à l’intérieur était différent. Quand ses yeux se fermaient, l’ancienne musicienne ne voyait plus les couleurs, mais elle percevait toujours la brume.
Le gaz était différent. Il était dans l’air, comme les gouttes d’eau dans les serres tropicales. Il l’étouffait bien plus quand elle tentait de respirer, aggravant ses apnées. Le troisième mois, la nouvelle née distinguai enfin le contour des objets, et là, celle qui était dans le déni pu enfin comprendre sa condition. L’ancienne adulte de tente ans vit les contours de ses petites mains, et elle resta là, pétrifiée sous la révélation tardive. Incapable d’accepter cette réalité, s’en remettre fut d’autant dur. En effet, en plus du traumatisme de cette naissance, dans son ancien monde les conditions psychiques préexistantes du bébé la clouaient chez elle. Sortir, se sociabiliser était devenu impossible, et malheureusement, c’était resté. A la même période, la prématurée passa des examens. Anecdote amusante, l’infirmier qui l’amena à l’un desdits examens se figea brusquement. Un autre nouveau-né était réceptionné depuis la maternité. Il reprit contenance au bout de trois longues secondes. Rose l’entendit murmurer :
« Huit kilos. Huit kilos. »
La réincarnée n’y prêta pas attention, et surtout ne comprenait rien.
En attendant, un médecin difforme la coinça dans un scanner pour bébé, car ils avaient tendance à gigoter. La française trouvait que ça avait l’air d’un blender. Le tag de la blouse blanche désignait le médecin sous le nom de Frédéric. Mauvaise nouvelle : ce dernier était souvent à ses côtés. Presque autant que les infirmiers, une catastrophe. Frédéric, donc, était l’être humain le plus drôle qu’elle rencontra dans tout le service. Chacune de ses apparitions étaient ponctuées de blagues douteuse sur sa personne.
Si Rose avait pu, la patiente lui aurais demandé s’il comptait appuyer sur le bouton du blender. Son côté sérieux l’aurait contraint à lui expliquer que les nouveau-nés bougeaient trop donc un tel appareil était nécessaire, mais son corps, plus rapide que sa conscience professionnelle, aurait éclaté de rire.
C’était le même docteur qui la calmait lors de ses crises de panique. Cependant, il avait un défaut. Un défaut qui l’effrayait.
« Tu sais, lui disait-il, les bébés sont en entraînement pour devenir humain. Mais toi, tu dois encore apprendre à être l’un de ces goblins, maintenant, fait-moi le plaisir de pleurer quand tu as faim. Ou pleurer quand t’as besoin d’un truc. »
Silence.
Figée, Rose le fixa longuement, la peur inscrite sur son visage. Incapable de contrôler son corps de moins de cinquante centimètre, l’enfant ne produisait généralement aucun son.
Le médecin fit la grimace.
Il s’éloigna suffisamment afin que les yeux du bébé myope ne perçoivent plus ses yeux mal proportionnés encadrés par des lunettes rondes. Les gens de ce nouveau monde était légèrement étrange. Rose avait un sentiment de malaise en les regardant, mais aussi en les entendant. La voix des hommes étaient beaucoup plus grave et celle des femmes plus aiguës. Visuellement, son cerveau rejettera à jamais les proportions du visage des autochtones.
Des années plus tard, quand la française s’intéresserait à la médecine, Rose trouverait que les fils modifiaient les corps, d’où les légères différences. Jusqu’à sa mort, la réincarnée serait à jamais incapable de voir les gens de ma nouvelle vie sans éprouver un sentiment de dégoût viscéral dû à la vallée de l’étrange, qui s’intensifierait en fonction de l’individu.
A cinq mois, son cône de vision s’agrandit, et la française pu enfin distinguer toutes les couleurs, à neuf mois, ce fut au tour des distances.
Ses tuyaux à brumes eurent alors une évolution majeure. Un matin, Rose vit les fils de l’infirmière qui réceptionnait les nouveau-nés. Ils formaient un motif de pissenlit, et la couleur de la brume était rouge, bien qu’en maigre quantité. Jusqu’ici, le rouge n’avait pas de teinte. Ici, c’était le cas. Le contexte l’aidait grandement pour décrypter l’état physique d’une personne. Maintenant, parlons de ses « parents ». Enfin, de l’un d’entre eux, car l’autre était aux abonnés absents.