Une heure passa.
Deux heures passèrent.
Rose avait eu plusieurs crises de nerf. Une partie était due à la terreur éprouvée, une autre à cause de ses problèmes sensoriels. Les problèmes sensoriels, c’était quand le soleil tapait trop sur la peau, ou au contraire pas assez. Certains aliments devenaient impossibles à manger à cause de leur texture (et non leur goût). Notre protagoniste était le second type. La musicienne avait tendance à maintenir ses fenêtres constamment éclairées. En été, son studio était si illuminé que les pour d’autres, c’était devenu désagréable. La nuit, les veilleuses fortes étaient allumées, ce qui coûtait beaucoup d’électricité.
Or, la faible lumière jaunâtre, presque verte sombre, si étonnante dans ce lieu abandonné, la chômeuse la détestait. Et l’air du taudis, lourd et putride, irritait progressivement son mental. Les bruits de la maison, comme le faible bourdonnement d’un frigo fermé, les insectes rampant de part et d’autre, quand ils ne voulaient pas était une torture. L’étouffement ressenti l’insupportait. Et la petitesse ridicule de cet endroit clos la terrifiait.
L’ampoule crachota jusqu’à s’éteindre.
Sa babysitter revint après deux heures trente. A la vue de sa progéniture, Hélène grimaça. D’ici là, le bébé en bas-âge commença à avoir faim. La pré-adolescente avait apporté de quoi manger et boire. Maintenant que sa génitrice allait mieux, une confiance surprenante se dégagea de ses gestes. C’était un mélange d’habitude, mais aussi de confiance en elle. Ses doigts étaient silencieux, même lorsqu’ils touchaient des sacs de courses usagés.
« J’ai cru que tu m’avais abandonnée à la mort, explique-moi la prochaine fois s’il te plait. »
Le bébé eût droit à une œillade bien placée.
« … je veux vivre Hélène. Tu ne m’aimes pas comme une mère, et c’est réciproque, mais j’ai besoin de toi, au moins pour les premières années de ma vie. Alors je te remercie de m’avoir épargné ce destin. »
L’adolescente l’ignora complètement. Dans ses pensées, la télépathe vit que ses paroles l’avaient énervée et qu’elle songeait à la laisser au bord de la route près d’ici. Ce serait sans doute bien plus aisé pour la réincarnée de vivre seule.
« Je pourrai marcher dans quelques mois. Après quoi, je disparaîtrai.
— Ne dit pas de connerie. Les gosses comme nous font pas long feu dans les rues. Tiens, mange. »
La concernée croqua la nourriture à pleine dent. Deux petits camemberts. Ça suffit à ce que le bébé n’ait plus faim. Le reste fini dans l’estomac de son interlocutrice. Après que l’adolescente eût fini de manger, Rose demanda :
« Merci. Pourquoi y’a jamais d’enfants dans les rues ? »
Hélène lui jeta un regard noir, comme si sa babysitter prenait sur elle pour ne pas la noyer.
« Quand un gosse est pris, il est foutu. Chais pas où qui vont. Ces salauds de religieux (Rose haussa un sourcil, des religieux ?), ou ces connards de criminels… mais de toute manière, je t’interdis de te barrer. Ils pourraient me voir.
— Ce n’est pas mon intention. »
Ce monde similaire au sien avait de majeures différences. L’enfant le savait, mais elle ne se doutait pas de ça. Les yeux désagréable et typique de se monde se posèrent sur elle. Immédiatement, notre protagoniste fuit son regard, observant le plafond et cherchant désespérément une excuse afin de ne pas rendre la chose malaisante.
« C’est notre piaule, du coup ? Ou c’est pas éternel, demanda Rose en adoptant, non sans difficulté, le langage de sa génitrice. J’demande par curiosité, vu que chuis là.
— Maison. J’fais fuir les nouveaux arrivant. Tu causes chelou.
— Déso. Tu vas me filer un job ?
— Ha ! Pas question, t’sers à que dalle, morveuse. »
Hélène observa les liens sur le poteau.
« Mais t’as l’air d’en avoir dans le crâne. Alors j’te le dis tout de suite : si tentes de te barrer, ch’te noie dans le fleuve, capiche ? »
Sa génitrice ne plaisantait pas, bien que Rose doutât qu’elle aille jusqu’au bout. Après tout, sa babysitter l’avait bien prise avec elle. Il devait y avoir une raison. Cependant, l’ancienne adulte voulait être détachée. Et son interlocutrice ne souhaitait pas le faire. Rose banda ses muscles…
« Capiche.
— Bien. »
Les liens lâchèrent. Le bébé tomba sur l’adolescente. Celle-ci l’attrapa avant de la poser fermement à terre.
Quelques minutes plus tard, la génitrice répondait avec un sourire forcé à une myriade de question.
Plus elle en saura, plus elle partira rapidement.
Après tout, la journée était finie.
« C’est quoi la différence entre les religieux et le reste ?
— Y’as des chic types dans le premier. Si les enfoirés ne travaillent pas en secret dans une ville, tu peux leur demander d’la bouffe. Toutes les villes sont à fuir. Et dans les villages, si les autres camés sont que des grands, casse-toi. Certaines organisations ont des deals avec eux contre les gosses. Dans notre ville, y’a cinq factions. Les Blanchard, les Mendiants et les Vermeil. Sinon, c’est deux religions différentes.
— Pourquoi on est près de cette ville si c’est à fuir.
— Y’a cette piaule. On est suffisamment loin, et j’ai la gueule d’une adulte. Quand t’aura mon âge, t’aura ma gueule, donc j’te mettrai dehors. Mais dehors, fais gaffe. La vie de clodo grand, c’est pas la fête. Des connards t’agressent. Quant aux gens sympathique… (Hélène pris un air mauvais et amer, et sa voix se fit plus salé et emplie de bile) J’t’ai eu parce qu’un ‘homme bon’ existe. »
Rose hocha la tête.
« Pourquoi ne pas remplir des bouteilles aux lieux publics ?
— Si y’a pas l’ennemi, fonce, mais c’est rare. Tente plutôt les restau. Les gens te kiffent pas, mais ils te font pas payer. Les stations de gaz sont aussi un bon plan à cause des voyageurs. Je perce des trous dans les bouteilles pour faire une douche quand j’ai du savon. Pour la bouffe, certains endroits en offrent gratos. Évite les lieux publics, sauf les hôpitaux.
— Les religieux, c’est qui exactement ?
— Toutes les religions. Chais pas qui y sont, me mate pas comme ça. On a le temps, je vais t’apprendre. »
Les jours suivants, son apprentissage de la rue dans ce monde commença. Sa génitrice lui apprit, sans surprise aucune, rien du tout.
« Parfois, y’a des morts ici.
— Comment ?
— Des connards se suicident. (Rose grinça des dents à la formulation de la phrase) Tu dis si t’en vois, faut s’en débarrasser. »
Elle n’en vit pas, mais la pauvre resta sur le qui-vive.
Pendant la nuit, le calvaire commença. Dormir dans une propriété délabrée était déplaisant au possible. Les problèmes sensoriels mélangé à son anxiété l’empêchèrent de dormir.
De fait, l’anxieuse s’imaginait le futur. Dans les mangas, on n’en parlait pas, mais il lui faudrait modifier tout à son propos.
Le pire problème était les répercussions de son ancienne vie.
Rose avait trente ans quand sa réincarnation avait eu lieu. Un adulte de trente ans qui boit, qui a des ex, qui comprend les taxes… c’était normal. Certains avaient des blagues salaces, d’autres avaient essayés des drogues dures. Il savait lire, il savait écrire. Et, dans le cas de la réincarnée, aller à la psychothérapeute et au psychiatre.
Maintenant, imaginez la même chose avec un enfant de trois ans.
Quand ils commençaient à parler, leurs voix étaient fluettes, peu prises au sérieux.
Et dans neuf ans, elle aurait dix ans. Imaginez, un enfant de dix ans ayant une dépression sévère, près du suicide. Et être incapable d’en parler. Avoir un bâillon dans la bouche.
Imaginez que ce bonhomme ait déjà couché avec des gens, car il a oublié d’où il venait. Qu’il vous en parle parce que, vous êtes adulte, et il s’est oublié.
Et ça, c’était en attendant dix ans.
Dix véritables années.
Rose était incertaine de pouvoir attendre aussi longtemps.
« T’sais, c’est relou les autres sans-abris, lui dit Hélène le lendemain. C’est souvent des pièges. Toi ça passe, mais me le fait pas regretter. »
Dans son ancien monde, c’était différent. Être dans une communauté était capital pour survivre dans la rue. La présence de certain facteur rendait le fait de s’associer aux autres sans-abris dangereux.
Sa baby-sitter partait souvent. Hélène avait un business florissant. Les gens la payaient pour être un méchant. Sa carrière d’auto-entrepreneuse avait démarré bien avant sa naissance. Bien sûr, ce n’était pas assez pour une maison. Les sans-abris avaient parfois du travail. Bien sûr, c’était complètement illégal dans le cas de sa génitrice.
Quand son petit boulot l’éloignait de la maison, sa progéniture s’occupait. Son entrainement solo concernait les fils. Assez rapidement cependant, il s’avéra qu’aucun entraînement n’était nécessaire. L’ancienne adulte avait deux ans. En grandissant, sa portée s’améliorait.
A force de fouiller la maison, la sportive dénicha un arc composite que l’apprenti archère pouvait manier en utilisant sa brume intérieure. Sa force grandissait de jour en jour, certes, mais l’ennui était présent.
Et puis, un beau jour, la fillette s’aperçu qu’elle pouvait manipuler la brume des autres. On injectait sa propre brume dans celle de sa victime, qui agissait comme un espion. La concernée s’en servit donc sur les plantes environnantes. Elle toucha une plante avec ses doigts, où une goutte de brume tomba dans l’herbe. Ces dernières avaient des fils, mais elles étaient différentes des humains. Quasi-imperceptibles, comme les animaux.
Grâce à la brume, elle pouvait modifier la plante. En faire un espion. L’espion pouvait s’attacher à des corps vivants.
Quand son petit boulot l’éloignait de la maison, sa progéniture s’occupait. Son entrainement solo concernait les fils. Elle souhaitait augmenter la portée de sa xénovue. Ça la poussait à rester allongée pendant de longues heures, les yeux fermés. Pour compenser, l’enfant accomplissait des exercices physiques. Assez rapidement cependant, il s’avéra qu’aucun entraînement n’était nécessaire. L’ancienne adulte avait deux ans, et sa télépathie grandissait rapidement et naturellement.
Une semaine plus tard, la xénovue repérerait les fils des gens de très loin. Trois kilomètres. Mais, seuls les fils étaient repérables. C’était comme percevoir uniquement le cœur sanguinolant d’un être humain. C’était facile de deviner qu’il appartenait à quelqu’un, par déduction, mais placer un visage nécessiterait des connaissances qu’elle ne possédait pas encore. Comme la brume circulait partout, ça formait une silhouette. Les couleurs, le son, la texture, les odeurs, tout était absent.
Bientôt, la réincarnée vit que les fils donnaient des informations sur leur porteur pourvu que l’un de ses espions soit en eux. Leur couleur, leur état.
Grâce à tout ça, Rose avait une idée assez précise des pensées de la personne infectée.
Les jours passèrent.
Et puis, tout partit en vrille. Pour être exact, Rose passa une mauvaise semaine.
Tout commença l’ancienne adulte se leva à cause de sa mère. Celle-ci s’était levée, mais au lieu de partir comme à son habitude, elle était restée immobile. Et ce furent ces pensées qui la réveillèrent. Hélène la fixait avec amertume. Sauf que jusque-là, l’adolescente était restée dans une sorte de déni, pensant qu’éventuellement ça passerait. Et puis, la vérité s’imposa à elle. Ses pensées se firent plus claires, plus précises. Hélène, à ce moment-là, comprit qu’elle ne l’aimerait jamais.
Je hais cette enfant.
Cette maltraitée par son propre parent su, et le poids de la révélation lui écrasa les épaules.
Je hais cette enfant.
La génitrice se vit à sa place, dans un océan de sang. La pauvre était devenue sa mère.
Je hais cette enfant.
Rose se redressa lentement, ce qui surpris sa donneuse d’œuf. L’ancienne adulte comprit que les mauvais traitements allaient se multiplier. L’ancienne maltraitée comprit ce qui allait se passer, et qu’agir rapidement était capital afin de s’enfuir. Alors, dans une dernière tentative, elle lança :
« Parfois, les parents n’aiment pas les enfants. Ça ne veut pas dire qu’ils leur font des horreurs. »
Mais rien n’y fut. Hélène ne dit rien, la concernée se contenta de partir. Rose se doutait qu’elle ne reviendrait pas, et franchement elle en était soulagée. Alors à peine avait-elle franchi la porte que l’enfant considéra cet endroit comme le sien. Immédiatement, elle voulut chercher sa propre nourriture, sortir, et autre. Cependant, ce monde était horrible, alors la recluse ne chercha pas à sortir immédiatement.
Et… la seconde emmerde arriva. En effet, l’ancienne adulte n’en avait pas vu jusque-là, mais pendant la nuit, un cadavre apparu dans la petite cour. Rose se figea à sa vue, avant de s’évanouir à cause du manque d’air. Quand elle émergea, il était toujours là. Les mots de sa génitrice lui vinrent en tête :
Parfois, y’a des morts ici.
Lentement, Rose s’approcha.
Le bonhomme s’était suicidé, il n’y avait pas de doute. Un meurtrier dont l’enfant avait piqué les souvenirs reconnaitraient les marques de ligatures n’importe où. Pas de trace de lutte. Il s’était pendu. Le médecin légiste improvisé ne percevait plus ses fils, donc mort depuis une journée au grand minimum.
Un examen plus approfondi lui aurait donné plus d’infos, mais un détail attira son attention. Le gaz. Dans l’air, le gaz était transparent. Mais ici, un gaz rouge sang s’élevait de son corps. Quelque chose aspirait le gaz vers le sol. Dans un moment d’intelligence profonde, Rose tendit la main pour dissiper la fumée. Ses doigts ne touchèrent rien. Seulement du gaz.
« Bas les pattes, saloperie. »
La maîtresse des lieux leva les yeux, pour voir le trou d’un canon pointé sur elle. En temps normal, la malheureuse l’aurait repérée, mais son sommeil de tout à l’heure avait permis à l’énergumène de se faufiler jusqu’ici. A l’avenir, elle utiliserait sa brume pour la prévenir. Un prêtre tout sale (le résultat des pièges), accompagné par un adolescent, se tenait au-dessus d’elle. Ses fils étaient remplis de rouge piquant envers elle. Rose n’osa pas bouger. L’homme d’église était musclé, avec des cheveux noirs et une touche de gris. L’adolescent avait un visage étrangement enfantin. Mais elle le voyait à peine, car le gaz transparent convergeait vers lui. Ainsi, il devenait un brouillard qui le cachait. En outre, les deux personnages d’une série surnaturelle dégageaient de l’énergie dorée.
Il lui fallut quelques secondes pour comprendre ce qu’il se passait. Pourquoi sa génitrice lui avertit que les religieux kidnappaient des enfants. Qui étaient les gens dégageant cette espèce de gaz doré.
« Qu’allait-tu faire à cette âme ? »
Le prêtre marmonna quelque chose, et l’âme s’immobilisa, avant de disparaître. La maîtresse des lieux observa la chose, fascinée. Un grand sourire sur les lèvres. Immédiatement, l’ancienne adulte voulu en savoir plus. Rose ferma les yeux. Quelque chose essayait d’entrer en elle. Le prêtre, sans doute. La télépathe lue en lui. Et enfin, elle entendit un tir assourdissant.
Le prêtre avait tiré. Son corps tomba raide.
Des heures plus tard, Hélène, qui était revenue, trouva l’enfant, morte.
L’adolescente fixa le cadavre. Longuement.
L’océan de sang remonta à la surface du sol. Cette odeur pestilentielle de mort, de cadavres découpés alors que ces parents découpaient les membres de gens encore vivant. L’adolescente ne ressentait rien à sa mort. Un soulagement immense l’étreignait. Et ce soulagement provoquait en elle un autre sentiment. Celui-là même qui se matérialisait sous ses yeux, sous la forme des victimes de ses parents, d’où figurait une petite fille qui lui ressemblait comme deux gouttes d’eau.
Hélène avait vu son enfant exploser la porte, et la pré-adolescente n’oublia jamais cette vision. Alors, les engrenages dans son cerveau se mirent à fonctionner. Si cette chose restait auprès d’elle, peut-être aurait-elle une chance. Au fil des mois, l’ancienne adulte se révéla aussi bizarre que prometteuse.
Un jour, un religieux se présenta dans la forêt. Le père Angelo et son apprenti, Laust Andersen. Rose Rosso mourût.
Quelques jours plus tard, un autre religieux, cette fois musulman, était envoyé pour finir le travail soi-disant bâclé d’Angelo. Ce n’était pas un travail bâclé. Le duo savait pertinemment ce qu’ils faisaient.
Cependant, la raison de leur geste se perdit, car le soir-même, maître et élèves effacèrent l’évènement de leur esprit.
Au même moment, l’adolescente Rosso se chargea alors de régler une dernière histoire.
C’était idiot. Hélène se rendit chez eux car elle ne pouvait pas supporter d’être comme eux. Rose n’aurait jamais dû mourir. Simplement l’aider jusqu’à ce que sa génitrice parvienne à se sortir de sa situation. L’adolescente ne trouva pas le courage de les affronter, se contentant de les empoisonner dans leur sommeil.
Ses parents. Elle ne les appelait plus comme ça depuis longtemps.
Les prochains jours, Hélène se rendit chez la maison familiale, et ces derniers furent retrouvés quelques heures plus tard paralysés, incapable à jamais de bouger. Sa colocatrice lui avait lancé un regard compréhensif lorsqu’elle avait suggéré de fabriquer des poisons non-mortels. Elle avait compris et avait confectionné le paralysant. Ces gens ne marcheraient plus. Ils seraient prisonniers de leurs corps.
Au même moment, les yeux de Rose s’ouvrirent, son front intact.