Dans les histoires de réincarnations, les protagonistes étaient toujours utiles. Le plus souvent ceci dit, Rose ne l’était pas. La raison ? Son manque de connaissance de l’univers, qui n’était pas développé. La réincarnée était encore une débutante en combat. Ses talents étaient autre part. Quand la française avait un rôle mineur, c’était souvent dans le domaine de la discrétion, du pistage, mais pas dans le combat. Néanmoins, cette fois-là, elle eût un rôle majeur.
Sous les traits de Laure Garcià, une espagnole à la peau noire, la bonne samaritaine avait été conviée par un nouveau tournoi, en tant qu’arbitre. Elle avait alors enfilé un kimono et délivré des invitations. Les dernières invitations furent données à Shun et ses amis.
Ils étaient alors chez ce dernier. C’était une maison délabrée avec énormément de graphiti sur les murs malgré qu’ils soient en pleine forêt. Un espace gigantesque.
Quatre membres du tournoi Phénix vinrent en plus d’elle, vêtus des mêmes kimonos blancs, avec un Kasa sur lequel étaient dessinés des chrysanthèmes. C’étaient les futurs arbitres. Les futures victimes, et leurs accoûtrements en étaient la preuve.
A peine Rose l’avait vu qu’elle hésita à révéler ce qu’elle savait.  Les espions lui déconseillèrent de faire ça. Shun était né avec une difformation, et ses méridiens étaient à découvert. Il était l’un des seuls qu’elle pouvait empoisonner directement. Ainsi, ses méridiens révélaient bien plus d’informations. Or, ils lui soufflaient actuellement quelque chose. Et cette nouvelle l’accabla. La réincarnée était loin, loin d’être la seule à sonner l’alarme. Depuis des années, des défilés entiers de personnes paradaient devant eux. Néanmoins, Shun n’y croyait pas. Evidemment qu’il n’y croyait pas. Il avait confiance en eux. Les proches de ses amis, voir ses amis elle-même. Parfois, la populace avait raison. Parfois, elle avait tord.
« Qui est le trou de balle qui nous invite ? s’étonna le délinquant. Et puis, ces arbitres est un peu… enfin, faible non ?
—  Ce sont les gens du tournoi Phénix. Il y a une invitation pour tout le monde. », marmonna Tai Oda, une grande japonaise musclée.
Logique.
« Oh mais y’a ton meilleur pote. »
Le maître sembla soudain inquiet. Il avait raison : sa famille détestait les étrangers aux clans. Les familles étaient tolérées, mais les clans, eux, étaient détestés. Pour le punir, ils envoyaient des assassins contre ses proches. Cet ami-là était important dans l’intrigue : il se faisait tuer lors d’un assaut de la part du père de leur ami. Rose se souvenait de l’énervement ressenti lors de sa lecture.
Au début, Wakisaka (son prénom était inconnu) l’emportait. C’était un combat contre un personnage secondaire, et c’était le rival du délinquant, personne ne s’attendait à ce qu’il perdre. Le poing de notre rival préféré s’écrasa contre son adversaire. Et puis, gros plan : le vainqueur présumé avait une blessure au poignet. Ensuite, on nous montrait Shun. Ce dernier ne remarquait rien. Rien. Et puis, retour au combat, avec une victoire qui s’éternisait. Les tendons furent marqués, ainsi que la fosse cubitale et poplité. Et puis, on le voyait incapable de fléchir ses muscles. La révélation, lorsque son corps s’effondre, et que désormais, il a perdu.
Et puis, le roi blanc (le patriarche de la famille White s’appelait Judah King White, surnommé le roi blanc), sortait une arme et achevait son adversaire, transgressant la loi de l’arène. On nous montrait ensuite un trou dans l’abdomen d’un personnage jusque-là invincible.
« Hé, les arbitres, vous déclinez l’invit’, lâcha Shun. Si vous y allez, vous mourrez. »
Aucune réaction. Tai fini par percer le silence :
« Il a raison, mais laisse tomber Shun. Le tournoi, niveau prestige c’est pas de la merde, mais ils sont toujours en pénurie de referee, donc ils prennent tout le monde. Seuls les désespérés acceptent, et c’est pas ce qui manque ici. Ça, ou alors vous êtes des débutants un peu trop sûrs d’eux. Alors, les enfants, je vous fais un petit cours express ! En tant que spectateur, faut généralement que tu y mettes le prix ou que tu sois un potentiel candidat à ce tournoi. Si vous êtes là en tant qu’arbitre, c’est que vous êtes des pigeons de classe internationale. Il est trop bien payé pour que tu vives plus d’une journée. »
Aucune réaction extérieur, bien qu’intérieurement, l’épéiste se résignait. Impossible d’abandonner. Wakisaka mourrait sans son aide.
« Ah, et vu qu’on est dans les conseils gratuits, je vais vous dire un truc : dans ce monde, si quelqu’un se ramène avec la solution à tout tes problèmes, fuyez. Vraiment, fuyez, ricana Tai. Si c’est trop beau pour être vrai, c’est trop beau pour être vrai. Ou alors dit-toi que vous faites un pacte avec le diable. Plus la faveur est belle, plus le prix sera élevé. Ne vous faites pas d’illusion, vous allez amèrement regretter ton choix de faire confiance au mec chelou qui débarque de nulle part avec monts et merveilles en main. »
Shun fut pensif.
« Ah, ça me fait penser, je vous interromps mais y’a une nouvelle tête mise à prix. Un imbécile a menacé le clan Myô. Il a aussi fait la même avec la cheffe de clan. On dit qu’il a débarqué chez lui avant de le soigner sans lui faire signer de contrat ou rien. »
Rose bu une gorgée du thé, même si intérieurement, elle paniquait.
« Mise à prix ? Mise à prix pour avoir été soigné ? C’est un problème ?
— Ha ! Tu te moques de moi, c’est suspect de fou, tu ne rends pas compte, lâcha Shun. Imagine, t’as un mec qui débarque chez toi, il est armé jusqu’au cou, et te force à prendre une potion avec un ingrédient tu sais pas d’où ça sort, la vie de moi je le tue à vue. »
En effet, Seo-Jun avait accepté sa mort lorsqu’elle avait débarqué.
« On a une histoire longue comme le bras avec les mensonges. Y’a genre, un milliard de pourcent de chance que le mec lui fait prendre un truc qui va exploser à sa gueule si jamais il refuse. Même si ça le soigne, les effets positifs vont disparaître à la seconde ou ce bâtard le décidera. Y’a des gens, ils ont un culot sa mère… »
Grillée, et en beauté.
« Même si c’est pas une arnaque, si demain il demande à Seo-Jun sa vie, celui-ci n’aura d’autre choix de le faire. Voilà à quoi servent les contrats.
—  Si c’est trop beau pour être vrai, c’est trop beau pour être vrai, répéta Umeji. Les gens ici sont pas des mères Thérésa. Montant de la prime ?
—  Deux-cent milliard de yen. On doit le ramener vivant, sinon pouet. »
Tai cracha son thé alors que la française faisait la conversion. Il fallu toute sa concentration pour ignorer les expressions profondément choquées des autres.
« Ce type est foutu. Ah ouais, ça doit être super grave. On a une description physique ?
— Bientôt on en aura une. Dans quelques mois, vu que Jong-Soo est en conflit avec son clan. »
Soit environ deux-cent milliard d’euros. Oh, je me sens mal…
« Tu te rend compte ? Si on le choppe, on est riche, comme ça. »
 
Bien sûr, la réincarnée vomit trippes et boyaux lorsqu’il fallut rentrer à l’hôtel des Phénix, fournis par les organisateurs. Le stress pesait sur son ventre depuis des années, et son corps en était profondément affectés. Attaque de panique, vomissement, maux de crânes, incapacité à dormir. L’habitude était telle que la malade ignora un mal de ventre aiguë, et se concentra sur d’autres choses. Quand un tel niveau de stress l’atteignait, la combattante se reposait. Ce métier était si ingrat car les perdants s’en prenaient souvent à eux. Le commentaire de Shun l’avait inquiétée, mais pour l’instant, personne ne savait. Wakisaka allait mourir si elle ne faisait rien, alors autant prendre des précautions.
L’idée de l’abandonner marqua son esprit.
Fondamentalement, Shun avait raison. Rose faisait tout ça par bonté, mais aussi par intérêt. Si le massacre de Tadao avait été un poil moins dangereux, la réincarnée serait restée chez elle. C’était comme apprendre qu’un massacre avait lieu à l’autre bout du monde.
Elle était là illégalement. Certes, son but profiterait à tous, mais à moins de voir le futur, impossible de comprendre ça. Rose avait depuis longtemps accepté qu’elle ferait de graves erreurs, mais ça ne l’empêchait pas d’avoir peur.
En soi, c’était loin d’être un malentendu.
Imagine que tu vis dans un cartel. Un illustre inconnu débarque, me fait avaler un truc de force. Tu es désormais liés par contrat qui te force à lui obéir mais t’inquiète c’est pour la survie de l’humanité je l’ai vu dans l’avenir.
Les jours suivants, elle s’entraîna aux gardes de base du Kenjustu avec son bokken. Et son entraînement fut brutal. C’était comme d’habitude.
A chaque entrainement, l’échauffement était un cauchemar car elle souhaitait se battre. Alors, pour contrer la sensation désagréable des matelas censés la protéger, Rose n’en n’utilisait pas. Ce n’était pas un caprice : ses handicaps rendaient une bonne partie de son environnement hostile. Ses problèmes sensoriels l’empêchaient de toucher ses protections, et son TDAH ne voulait pas de régularité. Impossible de s’entraîner tous les jours. Ça devait être spontané, avec de longues périodes de pause. Rose persista.
Dans son ancienne vie, son cerveau était chaotique. D’expérience, suivre sa manière de faire était la bonne solution. Suivre la régularité lui coutait mentalement, jusqu’au moment où son esprit rejetait la discipline.
Dans la vie de Rose, tout était fait à demi, car faire quelque chose était mieux que de stresser pendant des années et ne rien faire. La honte marquait ses traits alors que l’ancienne isolée s’entraînait, mais la réincarnée le faisait. Il fallait travailler avec ce qu’elle était, non pas contre.
La combattante courrait souvent et évitait le plus possible de regarder les heures et de programmer. Grâce à ses espions, Rose avait passé une bonne partie de son temps à se positionner correctement, et passait des heures à répéter les mêmes mouvements. Parfois, pour s’amuser, la réincarnée s’amusait à se battre contre un ennemi invisible avec des coups inventés. D’autres fois, son épée en bois frappait le sol dans une imitation d’animé.
Quand elle allait chez Shun, celui-ci la regardait encore avec désapprobation, mais Rose évitait de regarder en lui. Pensait-il qu’elle considérait le combat comme un jeu ? Peut-être. Et il serait mentir de dire que la concernée était imperméable à des années de formatage ou de jugement. Déconstruire tout ça lui avait pris des années, et le doute rongeait son être malgré des résultats sûrs.
La française chassa donc ces pensées. Ils ne lui apporteraient rien.
Et, au final, grâce au fait qu’elle avait continué malgré sa peur du regard des autres, Rose s’améliora. Son moral descendit néanmoins, car la concernée se battait contre le jugement, et l’impression de pas avoir atteint pas un niveau suffisant. Il lui faudrait des années d’entraînement.
Sa vitesse s’était améliorée. Sa force aussi.
Et pourtant, faire des pompes n’avait pas été facile, loin de là. La sensation du sol grumeaux sur ses paumes était correcte, mais les herbes, les fourmis qui se baladaient sur le dos de sa main lors d’une série de pompe la déplaisait. Et il fallait continuer malgré tout, car la série n’était pas finie.
Une série, dans un sport, c’était séquence de répétitions d’un exercice. Le repos, dans le sport, c’était important. La honte de la sportive l’empêchait de se reposer. Toutefois, elle essayait.  

Un jour, alors qu’elle s’entraînait, Shun vint vers elle et commença à faire de même. C’était étonnant de sa part. Elle attendit la fin de ses exercices avant de lui demander. A la place, elle observa ses mouvements. Shun était un combattant de rue. Son art martial consistait à taper jusqu’à ce que son adversaire tombe. Ainsi, ses mouvements étaient… douteux. Rose arrivait pas à croire qu’il lui lançait des regards avec ce niveau. C’était abhérant. Il lui lança un regard courroucé.
« J’ai besoin de ton avis de femme. »
Rose tendit l’oreille.
« Non. 
— J’ai rien dit encore.
— Oui mais je suis sûre qu’elle va mourir dans d’atroces souffrances ou te briser le coeur, possiblement les deux. »
Il massa son cou.
« C’est une collègue de travail… elle est extrêmement jolie, elle s’appelle Hana. Elle a une voix magnifique, et est toujours vêtue d’un kimono.
— Fuis. Elle va te dévorer. Et pas dans le bon sens du terme. »
Il ne l’écouta pas. Et quelques jours plus tard, Rose le vit tel un zombie.
« Comment t’as su ?
— La voix. C’est du thirstrap avant l’heure.
— Quoi ? »

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